La faim

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Fait d'hiver

La faim

Messagepar Fait d'hiver » 24 déc. 2011, 23:07

Au loin, un son cristallin transperce les ténèbres. L'onde régulière et liquide de l'eau qui goutte, répercute inlassablement son chuchotis mélancolique sous la voûte pierreuse. La lanterne jette sa lumière hésitante sur les roches à l'entour et les ombres piégées vacillent sur les murs suintant, formant un étrange ballet tout en lames et en pics. Ici bas, la noirceur est matière. Elle vous enveloppe telle une amante jalouse, vous enserre à vous étouffer, s'infiltre partout, jusque dans vos os et vos organes. Un cri sur les lèvres, un hurlement au bord du coeur... mais rien ne sort. Dans le lointain, toujours ce clapotis inéluctable... on le bénit lorsqu'il ne nous rend pas fou. Il apparait comme un point sur lequel notre âme peut s'appuyer, il se dresse comme phare au milieu de ce brouillard des sens. Pourtant, la véritable source de lumière, elle est là à se balancer au bout de son bras tremblant, là, à éclairer péniblement un sol traître et piégeur. Et la flamme de se consommer, et le vieil homme de continuer à progresser, lentement.

Voilà des heures qu'il foule l'éternité de cette grotte, des heures qu'il parcourt des boyaux de plus en plus réduits... Lui, il ne cherchait qu'à s'abriter d'un froid toujours plus mordant, à l'extérieur. Il avait accueilli ce refuge comme le mendiant accueille le pain : avec soulagement. Puis, dès les premiers pas, la sortie lui avait mystérieusement échappé. Foutre! Comment cela pouvait être possible ? Ces tunnels n'en finissaient donc jamais ?

Il sortit une flasque de dessous son manteau, peut-être bien aussi vieille que lui, la déboucha et la porta avidement à sa bouche usée. Non pas que le froid était particulièrement mordant ici - la température semblait singulièrement plus élevée que dehors - mais son courage s'étiolait à mesure que les minutes s'égrenaient. Le liquide brûlant dégoulina sur sa barbe, mouillant jusque le devant de sa capuche, mais il n'en avait cure. Après tout, ce n'est pas ici qu'il tâterait de la donzelle, l'apparence était le cadet de ses soucis. Ce moment, personne ne pouvait le lui gâcher. L'alcool descendit le long de son gosier, et dans son sillage, des sensations de brûlures puis une forte bouffée de chaleur. Voilà qui semblait aller mieux! Il se remit pesamment en route.

Chassez le naturel, il reviendra toujours au galop. Dans l'instant ou un siècle plus tard, il se trouvera toujours des situations pour le déloger du cachot où on l'a jeté. Lui, il a toujours été enclin à la lâcheté. Petit, les gosses se gaussaient de lui à cause de son surpoids. Des "gras du bide" et des "gros tas", il en avait essuyés quantité à cette époque. C'est paradoxalement de là que lui vînt son incommensurable amour pour les enfants : il ne voulait pas que l'un d'eux eût à souffrir les mêmes turpitudes que lui. Mais là, c'était différent. Il est des secrets communs, des peurs qui se terrent au fond de chaque coeur, comme un vilain remord, un remord universel. Aucun brave, aucun héros ne parcourait sereinement ce labyrinthe obscur. Ou alors, celui-là serait un fou. Ou un démon. Et cet homme n'était ni l'un, ni l'autre. Alors naturellement, il avait peur.

La sueur perlait sur son front ridé, une sueur aussi froide que la flamme de sa lanterne, qui lui creusait des orbites noires et cuivrées. Ses pas crissaient sur le sol, et ce frottement prenait une dimension effroyable dans ce lieu de désolation. Ce terrain n'était pas fait pour son imposante carcasse. Soudain, il glisse et choit au sol, dans un bruit lourd, en étouffant un juron. La faible lumière s'est éteinte dans un soupir de femme comblée, ne demeure qu'un vague relent de fumée. A tâtons, le vieillard cherche la lumière qu'il a laissé mourir. On n'entend plus que sa respiration saccadée et au loin, l'éternel dégoutation de l'eau. Devant ses yeux désespérément écarquillés dansent encore les vestiges de sa source d'éclairage. Des scintillements moqueurs et silencieux, le narguant dans l'immensité du vide au fond duquel il se trouve.

Pour la première fois depuis des décennies, il pleura. De chaudes perles roulaient sur ses joues, creusant leurs sillons au sein de la crasse et de la sueur. Il versait des larmes amères trop longtemps ignorées, larmes de rage et de désespoir. Comme un enfant perdu, avec pudeur et tristesse, il pleurait. A genoux, les mains écorchées par les éclats de roche, il se laissa lentement dériver. Le noir était complet, consistant, épais comme du vieux pus. Plus profond qu'une nuit sans lune. Et au milieu de ses sanglots contenus, en chuintement lui parvint.

La peur, cette amante exigeante, l'étreignit de nouveau. Un être, une créature était là, tout près, et aspirait le même air que lui. Quelque chose se tendit en son esprit apeuré, comme la corde d'un instrument qu'on cherchât à rompre. Un frottement, un glissement lent et libidineux caressait la roche. C'était proche, tellement proche... Ses mains fébriles s'activent et tombent miraculeusement sur la lanterne. Le métal était tiède. Il s'en saisit, fouilla dans l'une de ses nombreuses poches, en tira enfin un briquet à silex en acier. La première étincelle se perdit dans la nuit, mais à la deuxième tentative, la lumière reprit brusquement vie. Devant lui, des yeux aveugles et laiteux, qui le contemplent... une myriade de globes luisants, comme autant de perles visqueuses suspendues dans l'obscurité. Au dessous, quatre mandibules poisseuses recourbées, quatre crochets effilés qui terminent un corps diaphane et torturé. C'est à ce moment là que les intestins du vieil homme se relâchèrent et qu'il se souillât : c'en était trop pour son sphincter. Devant lui, l'énorme ver remua, sembla se recroqueviller sur lui-même. Au fond de la gueule béante, la chair veinée palpitait d'une manière obscène.

Le barbu émit un cri de pucelle effarouchée par l'implacable virilité de quelque brigand. Des gémissements et une poignée de hoquets ponctuèrent cette hésitante introduction lorsque la chair blanchâtre se détendit brusquement. Le monstre l'envoya s'éclater contre la roche dure et hautaine. Nonobstant la hotte du vieillard, un craquement sinistre se fit entendre : le bruit de la viande que l'on broie, un bruit mouillé et vomitif. La lanterne roula sur le sol, néanmoins le feu en elle vivait toujours, jetant sa triste lumière sur un non moins triste spectacle. Un artiste fou avait repeint les murs d'une manière inédite ! Et au milieu de cette macabre toile, un corps désarticulé tressautait ; il s'accrochait à une vie qui fuyait par ses innombrables plaies, vie qui s'écoulait sereinement à gros bouillons.

Il voulu dire quelque chose, mais ne proféra rien d'autre qu'un gazouillis écoeurant accompagné d'un rejet de bile et de liquide carmin supplémentaire. Ses yeux dérivaient lentement, chacun de leur côté, libres l'un de l'autre pour la première fois de leur (trop) longue existence. Lentement, un voile tombait sur eux, alors que la bête s'approchait, fouillait le ventre abîmé de sa victime, se repaissait de ses entrailles fumantes, dans un même et égal mouvement. Il était rare que l'on fît pareil festin en ces temps troublés, les trémoussements nerveux du ver luisant semblaient clairement l'indiquer. C'est sur cette scène édifiante, que la lanterne s'éteignit, et avec elle, la vie du Père Noël...

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