Quelque chose parcourait les ruelles commerçantes de la blanche cité avec une fluidité étonnante, glissant entre les masses comme un drapeau ondulant au vent. La chose portait un chapeau de pèlerin à large bord, parcouru d'un liseré aux bleus passés, lequel poursuivait sa course le long d'une tunique en lin doublée, respirant avec la poitrine de sa porteuse, dévoilant un coeur cotonneux, avant de terminer sur une paire de gants épousant de long doigts fins, donnant à l'ensemble de la tenue une cohérence stylistique et un aspect recherché, malgré la simplicité des matériaux utilisés.
Higoumaine était sortie de chez Minelya avec un bout d’étoffe roulé sous le bras, qu'elle brandit comme un étendard pour haranguer la foule. La nuque droite, le pas qui claque sur les pavés, et sa fierté abondant dans sa gorge, elle s’était mise à traverser toute la ville de sa voix rauque. Elle s'arrêtait là où ça comptait : carrefours, étals, lieux de passage ; juchée sur une marche ou un tonneau, elle levait l’étoffe bien haut, et elle avait pour la première fois fait vibrer la nouvelle :
- " C’est officiel : je suis devenue tisserande auprès de maître Onassis !
- Ona... quoué ? lui répondit-on, interloqué.
- Onassis !
- On assit qui ?
- On assit personne !
- Alors personne poué s'assoyir ?
- Mais si, vous pouvez vous assoyer !
- Hé bé voilà qu'si j'm'assoye, qu'est-ce qui va s'passer métnant ?
- Non mais vous assoyez pas, faut qu'vous m'écoutassiez !
- Vous en d'mandez beaucoup d'un coup ma bonne bourrique, j'suis pas un nigaud, hein ? J'vais pas faire qu'est-ce que vous dites ! Si c'est ça moi, autant que j'aille voir directement à la Pyramide des Balamounes pour dev'nir esclave ! Non mais dites-donc ! Non mais oh !
- Ne faites rien ! " ragea-t-elle avec un ton cassant pour couper court. "Si vous voulez du tissu qui a du caractère, venez me voir. C'est tout.
- Oué oué oué c'est ça, malpolite va !
- C'est toi l'malpoli gros beta ! "
S'en était suivi une querelle qui avait failli en venir aux mains. Heureusement, quelques bonnes âmes qui n'avaient pas plus compris le sujet de la discussion que vous et moi, avaient fini par séparer les deux parties.
Après l'échec de cette première tentative d'annonce, sainte Higoumaine s'était baladée ici et là, cherchant à reformuler son discours en même temps qu'elle maudissait le malheureux qui l'avait insultée, maugréant des insultes paysannes bien connues des fermiers du sud de la Baie - "couille de Lettré", "fils de personne", "enfouisseur de biquette" ou autre "racleur de peau de cul des fesses de Zoram" s'étaient perdus en volutes de vapeur dans l'air froid de la ville des hommes.
La jeune tisserande s'était maintenant plantée devant un petit groupe. Elle fit claquer son fouet, puis laissa un ange passer pour que les oreilles se tendent. C'est à l'instant précis où les regards se plantèrent sur elle qu'elle coupa le silence avec le tranchant aigu d'une lame de ciseaux affûtés.
" Je fais des vêtements qui tombent bien et qui tiennent bon ! Une tunique de milicien propre qui ne se déforme pas. Une robe mage qui magnifie les angles et créé même de la dignité où il n’y en a pas. Et si vous voulez attirer les regards, je peux aussi vous souffler un pourpoint de velours qui fera tourner toutes les têtes, qui que vous soyez. "
Elle avait repris sa marche, la mâchoire serrée, comme si la ville avait une longueur à parcourir et qu’elle comptait la vaincre. Au passage, elle ajoutait des exemples choisis pour que les imaginations accrochent les bourses de leur maître.
" Pour les gladiateurs, je matelasserai un gambison qui encaisse et pare aux faiblesses des timorés. Pour les guildes, je tisserai tabards et bannières qui portent loin et font grossir l'honneur des ego démesurés plus démesurément encore. Pour les demeures qui aiment le prestige, je ferai tentures lourdes et tapisseries qui ramènent les hauts faits, vrais ou faux, au présent. Et pour les voyageurs : couvertures épaisses, bourses solides, et vestes aux milles poches qui vous permettent de porter plus de choses que de raison ! "
Un badaud s'était approché d'elle en lui tendant une pomme au trognon entamé. Il lui montra une caisse pleine de fruits :
- " Une bourriche pour un chapeau d'plouie ? Vous y pouvez faire ça ? C'est qu'j'ai pas trop d'pièce d'or en c'moment c'est pas po dire, avec la commerce qui va pas fort fort, les satanés Brumois qu'achètent pus rien aux bons morchands d'la cité... J'y ai les fins d'mois difficiles, c'est pas po dire, comme beaucoup j'imagine. C'est pas po dire... Si vous pouviez faire un geste, la saison des grands froids arrive plus vite que d'raison et j'aurais bien b'soin d'un couvre-chef pour protéger ma calebasse qu'est pu si fournie qu'avant, ça c'est pas po dire... si vous voyez c'que j'vo dire.
- Je suis tisserande ! Vous m'entendez ? Bientôt tisserande de la cour ! Alors n'essayez pas d'payer en grain ! Je veux bien troquer mais pas cont' n'importe quoi ! …Vous avez vraiment qu'ça ? D'la pommette ? Olalalala ! Mais c'est pas possible !
- J'ai qu'ça ! Et c'est pas po dire..."
Sa poussée de feu s’était tassée aussi vite qu’elle était montée. Elle avait senti ses paupières s’alourdir d'un coup et un bâillement animal lui déforma le visage :
"Aaaaaaouh... Soit, mon cher monsieur. Venez avec c'que vous avez, dans le quartier des échoppes. Vous trouverez la boutique des Tisserandes. J'y s'rai en train d'tisserander. On discutera de c'que j'peux faire pour vous. Un chapeau, une toile sur le crâne, un rapiéçage de chevelure. Vous voyez c'que j'veux dire. Après tout, c'est l'début d'mon carnet d'commande et..." elle ouvrit ledit carnet, à la première page, sur lequel une seule ligne était griffonnée - "j'ai pas grand chose à tisser".
Puis elle déambula avec paresse et finit par s'affaler quelque part au soleil, sans gêne, ce qui, paradoxalement, lui donnait une certaine élégance, assoupie dans ses rêveries textiles comme une enfant bienheureuse. Dans ses songes, elle rencontrait ses premiers clients.
Une bien bonne nouvelle pour les chaussettes trouées
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Higoumaine
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- Enregistré le : 21 août 2024, 17:32